Le blog d’un libriste qui a la niaque !
L’ennui
Encore un matin seul. Jean restait sous les draps.
Il ne voulait pas se lever, affronter une autre journée. Mais la chaleur du lit lui rappela vite de douloureux souvenirs et comme chaque matin il finit par se lever. Il mit en route la cafetière, posa ses vieilles lunettes sur son nez et prépara à manger pour son chat Casper. Il l’avait appelé ainsi car le félin parvenait toujours, quand Jean changeait de pièce, à être dans celle-ci avant lui. Jean avait pensé en souriant que le chat traversait surement le mur, et l’avait nommé du nom du petit fantôme bien connu.
Dehors, alors qu’il prenait sa douche, il parvenait à entendre le bruit des travaux. Décidément, à force d’ajouter des murs, on ne sait plus si l’on s’enferme de la menace de l’extérieur ou si le but est de s’assurer que personne ne sorte. Des murs en béton de 3 mètres de haut étaient inutiles, les autorités le savaient. Et pourtant elle faisait actuellement la 4ème couche de remparts. Et alors que l’eau chaude stimulait sa peau vieillissante, coulait le long des rides de son visage, Jean se demandait encore comment il en était arrivé là.
Marie savait toujours quoi faire. Ses cheveux roux, ses tâches de rousseur, ses rondeurs, sa voix, ses lèvres, tout lui revenait en mémoire. Ils s’étaient rencontrés dans un restaurant. Chacun attendait un partenaire qui n’arriva pas et après quelques échanges de regard elle s’invita à sa table. Ils avaient beaucoup de point commun, et Jean l’avait vite admirée, car c’était le genre de personne qu’on peut écouter des heures. Elle devançait ses demandes, semblait omnisciente. Puis ils s’étaient mariés, et elle fut vite enceinte. Jusque là Jean était le plus heureux des hommes.
Mais la vie est cruelle. Un soir, il l’attendit à la sortie de l’hôpital où elle travaillait. L’aperçevant, elle se hâta, et trottina vers lui, sans regarder si un véhicule arrivait. Jean avait hurlé, mais elle n’avait pas pas réagir, et le pare-brise de la voiture fut en un éclair ce qui la tua. Elle était morte sur le coup. Depuis, Jean se sentait vide. Sans but. Creux. Il se disait que s’il ne l’avait pas rencontrée, il en serait au même point, mais on ne peut pas regretter le bonheur si on ne l’a pas connu, non ?
Depuis, sa vie n’était qu’ennui. Un job de comptable ennuyeux. Des amis ennuyeux. Des soirées ennuyeuses. Des films ennuyeux. Rien ne l’intéressait plus, il était blasé de tout. Il avait gravi les échelons, obtenu des résultats incroyables, mais rien ne le satisfaisait. Il se rendit vite compte que ce qu’il voulait c’était bien de faire tout ça, mais surtout de le partager avec elle. Mais elle n’était plus là.
Il ouvrit la fenêtre de son petit appartement, observa le lever du soleil. Il ressemblait à bien bien d’autres avant. Il avait bien vécu, cela faisait bien 16 ans que Marie était morte. Qu’attendre de plus de la vie ? Il ne s’était pas mis avec aucune autre femme, il n’y avait que Marie dans son coeur. Il se gratta le crâne, qui était un peu dégarni là où les cheveux blancs ne poussaient plus. Puis une odeur le piqua au nez. Le café brulait. C’est alors qu’il s’aperçut qu’il y avait aussi une très forte odeur de gaz.
Jean ne se serait jamais suicidé. D’après les chrétiens, on allait en enfer si on mourait comme ça. Et alors que chutant dans le vide, observant comme au ralenti les flammes qui léchaient la fenêtre où il se trouvait une seconde auparavant, il sourit.